
Membre de l’Association des amis de la France, fondé en 1939 par Alice ORAN, le Théâtre de langue française (TLF) continue à vivre.
Le théâtre a débuté le 12 décembre 1939 à la Bibliothèque de la littérature étrangère à Moscou. Romain ROLLAND (1866 –1944), écrivain français, lauréat du Prix Nobel de littérature en 1915, l’a aussi porté sur les fonts baptismaux. C’est lui qui a suggéré à Alice ORAN l’idée de créer un théâtre en français. Sa lettre datée du 1939 est gardée par le théâtre comme une relique.
Aujourd’hui, le TLF vit au cœur de la ville sous le même toit que la Maison municipale des enseignants de Moscou.
En réalité, le TLF n’est qu’un groupe théâtral amateur. Ses comédiens sont donc tous bénévoles. Bien qu’il y ait quelquefois des acteurs professionnels, tout de même ils sont rares. Le seul critère de sélection des prétendants au titre de comédien ici, c’est une connaissance des bases de la langue française. Le théâtre n’a même pas son propre local. Malgré ces conditions difficiles vous pouvez y voir des présentations de qualité.

L’Avare (2009)
Dans le répertoire du théâtre une place importante revient à la dramaturgie de MOLIÈRE. Au cours de nombreuses années, plusieurs de ses pièces, telles que « L’Impromptu de Versailles », « Les fourberies de Scapin », « Le Médecin malgré lui », « Le Misanthrope », « L’Avare », « Les Femmes savantes », « Dom Juan », « Le Tartuffe et Le Malade imaginaire », y ont été mises en scène.
Parmi d’autres pièces on peut mentionner celles de BEAUMARCHAIS (« Le Mariage de Figaro »), d’Alphonse DAUDET (« L’Arlésienne »), de Victor HUGO (« Hernani », « Ruy Blas »), de Marcel PAGNOL (« Topaze »), Edmond ROSTAND (« Cyrano de Bergerac »), de Jean ANOUILH (« Humulus le Muet », « L’Orchestre »), etc.
Jusqu’à sa mort, en 1965, Alice ORAN a été le chef permanent et metteur en scène de tous les spectacles du théâtre. Comme l’affirme sa fille, Elène ORANOVSKAYA, directrice de la troupe actuelle, sa mère n’a jamais confié l’affaire aux metteurs en scène.
Mon premier contact avec le TLF a eu lieu en 1988. À cette époque le théâtre répétait dans une école secondaire au centre ville. Moi, j’étais fort occupé dans une autre troupe théâtrale russe où j’avais pas mal de rôles à répéter. Par conséquent, j’ai abandonné l’espoir de jouer sur deux terrains en même temps. J’ai quitté la troupe russe en 2000 et j’ai eu vraiment envie de jouer en français. Mon deuxième contact avec le TLF a eu lieu donc cette année-là.
De nos jours le théâtre connaît des difficultés car les acteurs hommes lui manquent; on m’a donc fait un bon accueil et m’a confié les premiers rôles. J’ai recommencé à étudier la dramaturgie française avec une grande attention. La dramaturgie de Molière constituait la base du répertoire du théâtre. La première difficulté que j’ai rencontrée dans ce théâtre, c’était le problème de la mise en scène. Les metteurs en scène de ce théâtre n’ont jamais maîtrisé le français. Ils n’avaient affaire qu’aux traductions du texte. J’ai commencé à mieux comprendre les raisons pour lesquelles la fondatrice du théâtre n’avait jamais confié la mise en scène aux metteurs en scène russes. Je ne vais pas découvrir l’Amérique, en disant que l’école de théâtre française est extrêmement différente de celle russe. Soit dit à propos, ce qu’on appelle chez nous « la pause du Mkhat » (Le Théâtre d’art de Moscou – MKhAT), pause qui peut durer une éternité, n’est pas naturel pour le théâtre français. La nature même de la langue française ne permet pas de faire une pause là où on le veut, le comédien français monologue d’un seul coup, presque sans pauses.

« Le Malade imaginaire » (2009)
Ignorant des universaux du langage, ne connaissant pas le texte théâtral en version originale, le metteur en scène n’a pas assez de liberté : il ne peut pas rester fidèle à l’œuvre. Faute de connaissances de la langue, le metteur en scène ne comprend même pas quelquefois ce qui se passe au moment même sur la scène. Il modifie complètement le sens de l’œuvre et la rend inintéressante aux yeux du public.
La prononciation des comédiens reste une pierre d’achoppement au théâtre, car le français n’est pas la langue maternelle pour la plupart d’entre eux. Celle qui a l’œil sur l’articulation des comédiens, c’est toujours Elène ORANOVSKAYA.

Les Femmes savantes (2008)
Pour elle la prononciation parfaite des comédiens est beaucoup plus importante que la maîtrise du jeu des acteurs. Elle est sûre et certaine qu’un théâtre de langue française doit avant tout donner l’exemple d’une langue soutenue. C’est logique, mais je crains qu’elle n’oublie en raisonnant ainsi que parmi nos spectateurs il y a ceux qui ne maîtrisent pas parfaitement le français.
Il est absolument nécessaire qu’ils puissent comprendre et apprécier les spectacles. De plus, le théâtre est à part tout cela une entreprise du spectacle, un plaisir esthétique pour le spectateur, qui veut en même temps « entendre et voir de belles choses ». C’est pourquoi l’intérêt de la représentation réside totalement dans le talent du comédien. En effet, le jeu d’un comédien peut donner au spectateur l’envie de le revoir. Le spectateur vient au théâtre tout d’abord pour apprécier le talent du comédien. Ce qui est important pour un théâtre comme le nôtre.
En effet, la maîtrise du jeu de l’acteur et la mise en scène sont aussi importantes au théâtre que l’articulation et l’intonation. Décor, costumes des personnages y ont un rôle crucial. Ils donnent à la pièce de l’originalité, du charme en divertissant le spectateur. De plus, les pièces doivent être très visuelles par une mise en scène efficace, notamment grâce au jeu des comédiens accompagnés par une musique originale. Tous ces éléments ainsi que des comédiens performants permettent à un public non-natif de comprendre ce qui se passe au moment même sur les planches de la scène. A cet égard, le TLF est dans une belle passe; il a par chance une grande quantité de costumes de l’époque de Louis XIV. Il y a même le soi-disant fauteuil de Molière.
Le théâtre de langue française m’a non seulement aidé à être plus sûr de moi quant à la dramaturgie française mais aussi à faire ressortir tout ce que j’avais en moi.

