
Dans le sillage de la belle histoire du vétéran Nicolaï VASSENIN, une autre famille de l’Oural a pris contact avec moi pour retrouver les lieux où avait servi Piotr STARKOV.
Son histoire est incroyable, comme toutes celles des Soviétiques qui par les hasards de la guerre, se retrouvèrent en France et combattirent dans les maquis français aux côtés des résistants du cru. Les historiens estiment qu’environ 200 000 Soviétiques se trouvaient sur le territoire de la France en 1944, prisonniers, internés, supplétifs des Allemands, évadés et pour un certain nombre dans les maquis français. Ce fut le cas de Piotr, aujourd’hui sa famille cherche à connaître son parcours. De son vivant Piotr fut très peu loquace, suspecté d’être un espion des Américains et n’ayant nullement l’intention de finir au goulag, il n’évoqua ses souvenirs de maquis que dans le cercle intime de sa famille. Il mourut en 1980 et ne fut réhabilité comme soldat qu’en 1962 et comme ennemi du Peuple qu’en 1991.
P
iotr Starkov était né le 24 décembre 1916 dans la région de Tioumen, dans le district d’Ichim où il vécut jusqu’en 1936. Il fit son service militaire en 1937 dans l’Armée rouge. Jusqu’à la guerre, Piotr travaillait dans un combinat métallurgique à Magnitogorsk. Il fut formé comme conducteur de grues et travailla également à Nijni-Taguil, une ville industrielle de l’Oblast de Sverdlovsk à une centaine de kilomètres d’Ekaterinbourg. Il fut mobilisé le 23 juin 1941 et envoyé dans la 19e armée, 526e bataillon motorisé où il servait comme chauffeur. Son unité fut dirigée vers Viazma sur la route de Moscou où après de durs combats Piotr Starkov fut blessé et capturé le 13 ou le 15 octobre 1941. L’offensive allemande avait été lancée le 30 septembre. Deux puissantes armées blindées, la 3e et la 4e Armées de Panzers enfoncèrent le front et vinrent encercler le 10 octobre dans Viazma, les 19e, 20e, 24e et 23e Armées soviétiques.
Il fut alors dirigé vers un simple camp de prisonniers soviétiques, juste une clôture de barbelés, aucun baraquement, les hommes étant parqués en plein air. Ne recevant aucune nourriture sauf de la gentillesse de paysans autorisés à leur faire passer quelques provisions, il décida avec des camarades de s’enfuir. C’est par la rigole d’évacuation des toilettes qu’ils purent s’échapper. Le plan était ambitieux, trop… Ils décidèrent de se séparer et de marcher à travers les immenses forêts de la Biélorussie jusqu’en Ukraine pour ensuite bifurquer vers l’Est. Après une marche épuisante de plusieurs jours, Piotr était affamé. Il découvrit bientôt une maison, de la fumée s’échappant de la cheminée et il décida de demander de l’aide aux habitants du lieu. C’était une grave erreur, la fermière qui le reçut à table, envoya sa jeune fille prévenir la Gendarmerie allemande locale. Il fut repris et renvoyé dans un autre camp à Briansk puis à Klintsy. Il fut ensuite dirigé vers l’Allemagne à la fin de 1943, les Allemands étant en train de perdre la guerre.
Il fut alors envoyé dans un camp forestier près de Cologne, les conditions de travail étaient très dures. Dans les rangs des prisonniers c’était l’hécatombe. Totalement amaigri, il frôla la mort et dut son salut à un camarade qui le reconnu malgré qu’il ne fût plus qu’un squelette à la mine atroce. Ce fut sa chance, l’homme était affecté aux cuisines pouvant lui fournir des reliquats de repas, une pomme de terre ici ou là, des épluchures… Sauvé, il fut transféré dans un camp près d’Aachen puis probablement dans la région de Metz. Avec un colonel de l’Armée rouge ancien officier du Tsar ayant échappé aux purges de 1936, ainsi qu’un major du nom de Rosov ou Rosin, ils s’échappèrent et après un parcours difficile à imaginer, ils échouèrent en Suisse au bord du lac Léman. Probablement avec de l’aide de passeurs, ils purent traverser le lac une nuit du début de 1944, dans une barque à moteur et atterrir du côté français. C’est ici que les renseignements donnés par Piotr sont capitaux pour aider nos lecteurs à diffuser cet avis de recherche.
Piotr Starkov fut pris en charge par une ancienne aristocrate russe blanche émigrée en France. Elle résidait dans un manoir et possédait plusieurs fermes dans les alentours. Il est possible que la localité en question ait été Port-de-Rives à Thonon- les-Bains où résidait Madame Suroff, une aristocrate russe blanche, veuve, mince, sèche, droite, humble mais aussi très distinguée et qui portait souvent un camé.
Selon les informations pour l’instant récoltées par Thomas Arnaud, de l’association de reconstitution des maquis Dissidence 44, le manoir se trouve encore rue des Clerges. Elle pourrait être cette femme remarquable qui vînt en aide à nos trois Soviétiques. Cette piste correspond avec la présence de maquisards FTP dans le secteur de Thonon, notamment peut être dans la région proche d’Abondance. En juin 1944 fut formée tardivement la BRI, une unité communiste internationale, la Brigade Rouge internationale où servaient un ancien officier de l’Armée rouge dénommé Nicolas et deux autres Soviétiques Pierre (peut être Piotr qui déclarait être appelé de cette manière au maquis) et Paul. Cette unité se fit remarquer par des disfonctionnements graves, proche du banditisme. Au moins une attaque de banque fut signalée à son actif ainsi que l’exécution d’un des leurs au bord d’une route et sans autre forme de procès avec des relents de règlements de compte. La BRI était constituée d’une quarantaine de maquisards et fut rapidement dissoute. Son chef Nicolas était un personnage haut en couleur, à la gâchette facile et intéressé par le profit. Selon les sources locales, il aurait fui précipitamment la région vers septembre 1944 et aurait été liquidé par les Américains à Marseille.
Toutes ses informations sont en cours de vérifications, nous cherchons à comparer les photos de Piotr Starkov avec des photos des maquis de la région pour le découvrir. L’aide de locaux est déjà en marche mais difficile, les langues se délient difficilement, le silence est de règle en partie à cause de l’éternelle opposition politique entre résistants, et de la suspicion des communistes. Le caractère de bande criminelle ajoute à la difficulté. Piotr n’a peut être pas été membre de la BRI, mais sa seule évocation paralyse les témoignages. Tous les survivants de l’unité ont disparu, la peur de voir salir l’action de la Résistance ; et pour les militants communistes leur idéologie ; entraîne toujours à l’heure actuelle une omerta. Nous lançons donc un appel solennel à tous les Français et Savoyards qui pourraient aider cette famille à retrouver dans la région de Thonon-les-Bains des informations pouvant relier de manière positive un lieu de maquis à Piotr Starkov. Dans l’Oural, une famille russe attend avec impatience de connaître enfin le parcours de Piotr. Alors pour eux et pour l’histoire, merci d’avance.

